Substitution causale

lundi 29 janvier 2018
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Extrait de Transition 2017 : Mythologie écologique par Vincent Mignerot

Aujourd’hui la recherche ne semble plus trouver de capacité propre à l’espèce humaine, qui permettrait de la définir singulièrement et la distinguerait qualitativement des autres êtres vivants. Les humains comme les animaux possèdent des techniques, des cultures, peuvent se reconnaître subjectivement, développent politique, morale protoypique et mensonge, les animaux peuvent rire aussi… [1]

Il reste toutefois une particularité du fonctionnement humain qui pourrait bien être totalement exclusive : nous serions les seuls à être capables de nous raconter des histoires et de nous adapter en fonction d’elles, plutôt qu’en fonction de la réalité perçue. [2] Et cette capacité particulière serait directement liée à la question écologique que nous traitons au cours de ces articles, elle nous permettrait notamment de procéder à une substitution causale très arrangeante dans l’exercice d’une emprise destructrice sur l’environnement, pour notre profit. Nous serions en effet capables de considérer, de façon illusoire, que nous ne serions pas les initiateurs, les promoteurs de notre propre action.

Nous l’avons vu dans l’article précédent, lorsque les circonstances obligent à se défendre plus activement dans la compétition, l’acquisition d’avantages adaptatifs passe pour l’humain par l’exercice d’une pression dérégulée sur l’environnement. Cette pression participe immanquablement à la variabilité de l’environnement parce qu’elle le modifie activement, ce qui entraîne alors des effets en retour sur la communauté qui aura surexploité son environnement. Brûler des forêts, chasser, extraire des ressources à l’écosystème au-delà de sa capacité de régénération le fragilise et entraîne de l’instabilité, ce qui contraint les acteurs de la dérégulation à devoir s’adapter à cette nouvelle instabilité. Cette adaptation aux effets de sa propre action, alors même que la « capacité de charge » [3] de l’écosystème se réduit à mesure qu’il est exploité, implique d’exercer une pression plus forte encore sur lui, ce qui entraînera une variabilité nouvelle qui demandera un surcroît d’adaptation dérégulée… jusqu’au risque d’effondrement par dépassement des limites écosystémiques (voir l’effet de la Reine Rouge, décrit dans l’article précédent).

Les humains et la vie sont préférentiellement conservateurs, mais sont contraints à évoluer parce que la stabilité n’existe pas dans la biosphère. Comment négocier, pour un humain, l’obligation d’agir pour profiter et ne pas être éliminé par la compétition alors que l’expérience, au fil des générations, des effets de cette action aura montré qu’elle finira forcément par être délétère ?

C’est ici que se jouerait la différence entre les humains et les autres animaux. Si la vie a su se maintenir, malgré la variabilité de l’écosystème Terre depuis 4 milliards d’années c’est que la sélection par compétition n’a transmis à chacun des êtres qui la constituent, de génération en génération, que les modes d’adaptation qui l’assurent de sa capacité à se perpétuer. Nous pourrons envisager que la transmission de ce cadre adaptatif, qui régit les interactions entre tous les êtres vivants, constitue une continuité informationnelle : depuis son origine ce ne sont que des événements fortuits ou les déchets qu’elle aura produits, sur lesquels elle n’avait pas de moyen direct de régulation, qui auront atteint à la capacité de la vie à se perpétuer. L’apparition de nouvelles capacités adaptatives, comme la mobilité ou la prédation par exemple, qui auront provoqué une extinction massive n’est en aucun cas une atteinte à la pérennisation du vivant. Une nouvelle capacité performante est au contraire un renforcement de ce projet, menant vers une plus grande complexité, une plus grande richesse.

Cette continuité informationnelle, que nous pourrions considérer comme étant l’histoire que la vie se raconte à elle-même et que les êtres vivants partagent entre eux et transmettent est celle de la solidarité, de la communauté d’existence. La solidarité non pas en ce que la vie serait solidaire à un instant particulier de son histoire, puisque l’instant est toujours l’exercice d’une compétition et d’une sélection par élimination, mais de ce que la vie dans son ensemble est capable de maintenir son histoire possible, en éliminant justement en permanence tout ce qui serait devenu incompétent dans ce projet. Dans l’histoire de la vie, la cause des actions de chaque être vivant est donc celle de la vie elle-même : chaque être vivant opère son adaptation sur le monde en héritage de l’ensemble de sa filiation, la cause originelle (le début de la vie) se perdant dans l’encodage moléculaire des premiers brins d’ARN qui ont pu se répliquer une première fois et commencer à écrire cette histoire. Si nous pouvions imaginer ce que pourrait concevoir un animal des effets et des causes, il estimerait sans doute que ce qu’il n’est qu’une étape dans un projet qu’il n’a pas conçu et qu’il ne maîtrise pas. L’animal ne pourrait en tout cas en aucune façon contrevenir au « cadre de loi » de l’histoire de la vie : il lui sera incapable d’envisager pour son intérêt propre une adaptation qui atteindrait à la possibilité pour cette histoire de se transmettre, la sanction étant son élimination.

La compétition et la sélection, parvenues à concevoir un être vivant doté de telles capacités adaptatives que celles-ci autorisaient à la désolidarisation du vivant par exploitation des ressources pour un bénéfice propre plutôt que partagé, ont pu engendrer une nouvelle façon de s’inscrire dans l’Histoire. L’humain, afin de pouvoir se défendre au mieux dans la compétition, et constatant qu’en ne faisant simplement qu’éviter de disparaître il atteignait à l’équilibre écologique au point de mettre la vie et lui-même en péril a été contraint de briser la suite narrative héritée de la vie dans son ensemble. S’il n’était pas devenu capable de définir une cause à sa propre action, puisque celle de la vie ne lui convenait plus, il n’aurait pas pu se désolidariser et entreprendre par lui-même et seulement par lui-même des destructions écologiques inédites, qui ont fait son égoïste succès. En même temps qu’il perfectionnait des capacités préexistantes (outils, conceptualisation, calcul stratégique par abstraction…) l’humain commençait à écrire une nouveau récit, dans lequel il devenait l’initiateur d’un processus adaptatif exclusif à lui.

Mais comment rendre compatible l’histoire première des humains, c’est-à-dire la destruction par le feu de milliers de km2 de forêts, l’extermination par les armes de millions d’animaux, ce qui a très tôt exposé les enfants humains à des désertifications et des famines, avec la transmission d’un récit qui ne doit rien trahir de la vérité : l’humain procède à la destruction de la vie et de la sienne propre à terme ? Comment être l’auteur de sa propre histoire, si l’auteur lui-même est celui qui empêchera un jour l’histoire de continuer ? Qui est vraiment responsable des exactions que cette histoire porte en elle ? Qui devra assumer la responsabilité à la fois de l’origine et de la fin, puisque si l’histoire de la vie intègre tous les êtres vivants, l’humain en devient son orphelin éternel, devant tout inventer pour comprendre ce qu’il est lui-même ?

La problématique de la cause de l’action et des règles que cette action doit suivre est donc double : il faut trouver une cause là où elle fait défaut, celle de la vie n’étant plus valide, et il faut que cette cause ne soit pas en l’humain puisque l’humain constate de lui-même que son action lui porte préjudice en même temps qu’à la vie dont il dépend.

La substitution causale serait chez l’humain la capacité, sélectionnée progressivement, de créer une cause artificielle justificatrice : à la fois une raison d’être et une disculpation. Grâce à elle l’humain répond aisément aux questions qui le taraudent. L’humain existe parce qu’une cause extérieure à lui le fait exister : une entité surnaturelle, une magie  , un animal Totem, d’autres êtres vivants qui auraient eu des pouvoirs supérieurs et auraient créé l’humanité, un Dieu… des causes qui sont toutes des constructions faites à partir d’éléments du réel authentiquement perçus mais réinterprétés, transformés par l’esprit. Et ces causes premières artificielles seraient aussi composées pour ce qu’elles permettraient d’écrire une histoire dans laquelle les « fautes » (la destruction de l’environnement) seraient aussi portées par d’autres entités que l’humain lui-même.

Sur le plan phénoménologique, chez l’animal la représentation se délivrerait spontanément comme une totalité comprenant sa propre origine et son déroulé compatible avec l’inscription de l’être dans la totalité de son écosystème et de ses contraintes. Chez l’humain la représentation procéderait d’une acquisition dans le cadre spécifique de l’adaptation humaine (éducation, enculturation), afin qu’elle acquiert origine et application partielle exclusives à l’adaptation humaine, hors des règles de la régulation de l’écosystème. La longue et complexe évolution des pré-humains depuis le dernier ancêtre commun respectant encore la régulation de la vie par la vie pourrait avoir consisté en la répression progressive du champ représentationnel hérité de la vie au profit d’un champ inédit et lacunaire (impliquant des manques qui ont fait naître nos questions existentielles, puisque l’origine notamment ne serait plus pré-donnée par la représentation) mais plus performant car plus opportunément transformable et dénué de règles pré-écrites.[4]

En plus d’autoriser l’écriture d’un récit explicatif à l’existence, la substitution causale permet la conflictualisation complexe de la relation à l’environnement, grâce au négatif des causes premières, dont la création est aisée. Il serait impossible, dans la compétition, d’opérer activement une destruction de l’environnement afin d’en tirer bénéfice indépendamment de celui de la vie sans écriture d’un récit justificateur. Il faut une origine, même pour le mal, sans quoi l’action n’a pas de sens, elle ne peut pas faire partie du récit de la communauté. L’élection arbitraire d’une cause à l’exaction se fera aisément à partir par exemple d’une autre communauté qui aurait inventé un autre Dieu, à partir d’un diable, c’est-à-dire l’antithèse du Dieu justificateur ou encore à partir d’un Totem désigné comme malveillant etc. Il est envisageable que l’invention du cadre moral (invention du bien et du mal) qui fait aussi la singularité humaine et qui la distingue des autres êtres vivants ait une origine écologique, et que ce cadre soit toujours aujourd’hui investi pour les mêmes raisons, sans que nous ne le voyions plus, trop habitués que nous sommes à nous placer systématiquement, arbitrairement, du côté que nous déclarons « bon ».

Si l’hypothèse de la substitution causale est vraie, si elle suffit à expliquer la particularité de l’humanité ainsi que sa capacité à détruire au besoin l’environnement, son intérêt principal, et que nous pouvons observer à tout instant dans l’humanité d’aujourd’hui, est celui de permettre à tous et chacun d’occulter l’irréductible impact de l’action, en en substituant opportunément la causalité. La Terre est en passe d’être dévastée et personne n’est responsable : d’aucuns diront par exemple qu’ils sont manipulés par des forces supérieures : l’état, les lobbys industriels, le grand complot… ou alors que s’ils continuent à détériorer l’environnement cela serait parce qu’ils ne pourraient pas faire autrement afin de lutter, justement encore, contre ces « forces supérieures ».


[1Picq P. 2003. Au commencement était l’homme De Toumaï à Cro-Magnon. Paris, Odile Jacob

[2Mignerot V. 2014. Le piège de l’existence – Pour une théorie écologique de l’esprit. Lyon : Éditions SoLo

[3Capacité d’un écosystème à supporter les attentes adaptatives des organismes qui le constituent