« Le Moi, après avoir achevé, le travail du deuil, redevient libre »

mardi 15 juillet 2014
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Le rapprochement de la mélancolie et du deuil paraît justifié par le tableau d’ensemble de ces deux états. Dans les deux cas, les circonstances déclenchantes, dues à l’action d’événements de la vie, coïncident elles aussi, pour autant qu’elles apparaissent clairement. Le deuil est régulièrement la réac­tion à la perte d’une personne aimée ou d’une abstraction mise à sa place, la patrie, la liberté, un idéal, etc. L’action des mêmes événements provoque chez de nombreuses personnes, pour lesquelles nous soupçonnons de ce fait l’exis­tence d’une prédisposition morbide, une mélan­colie au lieu du deuil. Il est aussi très remarquable qu’il ne nous vienne jamais à l’idée de consi­dérer le deuil comme un état pathologique et d’en confier le traitement à un médecin, bien qu’il s’écarte sérieusement du comportement normal. Nous comptons bien qu’il sera surmonté après un certain laps de temps, et nous consi­dérons qu’il serait inopportun et même nuisible de le perturber.

La mélancolie se caractérise du point de vue psychique par une dépression profondément douloureuse, une suspension de l’intérêt pour le monde extérieur, la perte de la capacité d’ai­mer, l’inhibition de toute activité et la diminu­tion du sentiment d’estime de soi qui se manifeste en des auto-reproches et des auto-injures et va jusqu’à l’attente délirante du châ­timent. Ce tableau nous devient plus compréhensible lorsque nous considérons que le deuil présente les mêmes traits sauf un seul : le trouble du sentiment d’estime de soi manque dans son cas. En dehors de cela, c’est la même chose. Le deuil sévère, la réaction à la perte d’une personne aimée, comporte le même état d’âme douloureux, la perte de l’intérêt pour le monde extérieur - dans la mesure où il ne rap­pelle pas le défunt -, la perte de la capacité de choisir quelque nouvel objet d’amour que ce soit - ce qui voudrait dire qu’on remplace celui dont on est en deuil -, l’abandon de toute acti­vité qui n’est pas en relation avec le souvenir du défunt. Nous concevons facilement que cette inhibition et cette limitation du Moi expriment le fait que l’individu s’adonne exclusivement à son deuil, de sorte que rien ne reste pour d’autres projets et d’autres intérêts. Au fond, ce com­portement nous semble non pathologique pour la seule raison que nous savons si bien l’expli­quer.

Nous serons aussi d’accord avec la comparai­son qui nous fait nommer « douloureux » l’état d’äme du deuil. Sa justification sautera vrai­semblablement aux yeux lorsque nous serons en mesure de caractériser la douleur du point de vue économique.

En quoi consiste maintenant le travail qu’ac­complit le deuil ? Je crois qu’il n’y aura rien de forcé à se le représenter de la façon suivante : l’épreuve de réalité a montré que l’objet aimé n’existe plus et édicte l’exigence de retirer toute la libido des liens qui la retiennent à cet objet. Là contre s’élève une rébellion compréhensible - on peut observer d’une façon générale que l’homme n’abandonne pas volontiers une posi­tion libidinale même lorsqu’un substitut lui fait déjà signe. Cette rébellion peut être si intense qu’on en vienne à se détourner de la réalité et à maintenir l’objet par une psychose halluci­natoire de désir [.. .]. Ce qui est normal, c’est que le respect de la réalité l’emporte. Mais la tâche qu’elle impose ne peut être aussitôt rem­plie. En fait, elle est accomplie en détail, avec une grande dépense de temps et d’énergie d’investissement, et, pendant ce temps, l’existence de l’objet perdu se poursuit psychiquement. Chacun des souvenirs, chacun des espoirs par lesquels la libido était liée à l’objet est mis sur le métier, sur-investi et le détachement de la libido est accompli sur lui. Pourquoi cette acti­vité de compromis, où s’accomplit en détail le commandement de la réalité, est-elle si extra­ordinairement douloureuse ? Il est difficile de l’expliquer sur des bases économiques. Il est remarquable que ce déplaisir de la douleur nous semble aller de soi. Mais le fait est que le Moi après avoir achevé le travail du deuil redevient libre et sans inhibitions.

Sigmunf Freud, Deuil et mélancolie In Métapsychologie, Trad. J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Gallimard