Comment fonctionnerait un parti appliquant les principes de la « sociocratie » ?

vendredi 18 août 2017
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Je remercie Jean Gadrey de m’avoir autorisé à reproduire cet article publié sur son blog. Dans la conclusion de mon article La fonction démocratique d’un mouvement politique, je constatais que par leurs statuts à structure hiérarchique fortement encouragés par les préfectures en France, les associations, syndicats ou partis à vocation démocratique et socialiste qui auraient besoin d’hommes qui pensent librement sur tous les problèmes de la vie [1] se privent d’une richesse intellectuelle et de capacités d’action importantes. Les structures de ces mouvements devraient être cohérentes avec les alternatives proposées pour sortir de l’impasse du système politique actuel et pour construire une véritable démocratie.

La sociocratie ne serait-elle qu’une technique de gestion et d’organisation de groupes humains limitées à ce domaine ? La sociocratie a pour but de donner de l’efficacité aux entreprises en y créant une forme de gouvernance sensée mettre en œuvre une intelligence collective. Cela permettait des prises de décisions aux apparences démocratiques dans un partenariat entre les différents échelons.
Pour Alain Deneault [2],

« la gouvernance est la politique sans gouvernement mondialement promue, que poursuivent un mode gestionnaire ou commercial des membres sociaux isolés représentants d’intérêts divers. ». Le reproche qu’il en fait : « Les experts de la bonne gouvernance se contentent […] de postuler l’existence d’une faculté, chez eux, leur permettant de maîtriser l’exercice technique du pouvoir politique, d’inculquer aux citoyens l’art de se prononcer sur les affaires publiques en fonction d’intérêts préalablement adaptés aux conjonctures et d’imposer les modalités par lesquelles prendre les décisions afférentes. »

Pour Michel Martin [3]

Une solution pour le domaine politique pour [changer les mentalités] serait peut-être de fonder un nouveau parti construit sur de bonnes bases d’intelligence collective (architecture organisationnelle et procédures de délibération).

Pierre MAILLET


La mesure sans doute la plus étonnante au regard des pratiques actuelles est L’ÉLECTION SANS CANDIDAT des personnes à des postes clés de l’organisation. Pour les modalités, voir le billet. Mais d’autres dispositifs, explicités dans le billet, ne sont pas moins importants pour la gestion collective : décision par consentement protégeant les objecteurs et les objections, organisation en cercles ou niveaux (par exemple, pour les partis, les sections locales, régionales, nationales) ne supprimant pas les hiérarchies mais avec 1) un principe de subsidiarité laissant la plus grande autonomie possible à chaque cercle, et 2) un lien fort entre chaque niveau et le niveau supérieur par le biais de deux ou quelques personnes comme « agents de liaison ».

La sociocratie ne résout pas tout, elle ne fait pas disparaître les conflits, mais elle apporte la plupart du temps des moyens de les résoudre sans générer d’autorité supérieure ni de processus de violence symbolique. Elle dispose de moyens de contrer l’arrivisme et le carriérisme, qui sont des plaies de la démocratie politique actuelle.

Parmi les organisations actuelles connues organisées selon les principes de la sociocratie, on peut citer en France le Mouvement des Colibris, au Canada le Cirque du Soleil et plus de 100 organisations en Hollande représentant tous les genres d’activités. Noter qu’il existe un Centre Français de Sociocratie.
Voici le billet invité de Michel Martin

 LA SOCIOCRATIE AU SECOURS DE LA POLITIQUE

Si l’objet principal de la politique est d’organiser l’exercice des choix collectifs, c’est aussi le champ de nombreux brouillages cognitifs et d’enjeux de pouvoir personnel ou de luttes des places, tendant à minimiser, voire à reléguer au second plan, son objet principal.
Un parti politique organisé selon les règles pratiques de la sociocratie serait-il plus apte qu’un autre à réduire ses brouillages cognitifs et ainsi à mieux développer son intelligence collective au profit des choix collectifs ? Un tel parti détournerait-il moins facilement son regard de la maison qui brûle pour aider la collectivité à mieux s’adapter aux réalités de ce monde nouveau qui vient ?

 QUELQUES RAPPELS SUR LA SOCIOCRATIE

Le mot sociocratie a été inventé par Auguste Comte, du latin societas (société) et du grec krátos (autorité). Il s’agit de donner le pouvoir aux membres d’une société, comme en démocratie. Mais à la différence de la démocratie qui, dans ses variantes existantes, relie des personnes engagées dans des relations distantes, la sociocratie concerne des personnes engagées dans des organisations. « Savoir pour prévoir et prévoir pour pouvoir » était la devise du positivisme de Comte. Pour Comte, il est donc important de placer les faits (le savoir) au cœur des choix collectifs plutôt que l’opinion, les préjugés, les croyances ou les superstitions. Et pour y arriver, il est important que chaque individu puisse jouir de toute sa liberté. La sociocratie est donc aussi l’art de combiner les libertés au sein d’un collectif, mais des libertés éclairées par la rationalité des faits. Si le scientisme de Comte et sa foi dans le progrès ne sont plus de mise à notre époque inquiète des limites et de l’équilibre de notre écosystème, son intuition philosophique de sociocratie pour réguler les organisations demeure pertinente. Il a fallu attendre les années 1970-1980 pour que Gerard Endenburg mette expérimentalement au point une boîte à outil sociocratique opérationnelle et assez satisfaisante au sein de sa propre entreprise.

 LES ELEMENTS FONDATEURS DE LA SOCIOCRATIE D’ENDENBURG

En 1968, quand Gerard Endenburg hérite de l’entreprise familiale Endenburg Elektrotechniek, il est rapidement contrarié par la grande quantité d’énergie dépensée à gérer des conflits. Dès 1970 il décide d’en améliorer l’organisation afin que toutes les objections argumentées, sans exception, soient prises en compte. Cette proposition très audacieuse s’appuie sur son expérience de la décision par consentement acquise à l’école de Kees Boeke entre ses 10 et 15 ans. Cette expérience fondatrice de sa confiance dans les individus engagés dans une societas a très avantageusement été complétée par une solide formation cybernétique qu’il a su adapter à la conduite d’une organisation. La cybernétique concerne la connaissance et la conduite des systèmes, des interactions entre ses diverses composantes, et en particulier la connaissance et la mise en place des rétroactions de régulation. Les connaissances en cybernétique apportent un avantage décisif pour passer des bonnes intentions à la prise en compte des faits dans la conduite et la régulation des systèmes. Cette connaissance a sans doute manquée à Auguste Comte pour avancer pratiquement dans la mise en place de sa devise « Savoir pour prévoir et prévoir pour pouvoir ».

 LES ABEILLES POUR ILLUSTRER CE QU’EST L’INTELLIGENCE COLLECTIVE

Dans un texte intitulé « La démocratie des abeilles » qui aurait été plus exactement intitulé « La sociocratie des abeilles », Jean-Claude Ameisen (pp 116-132 de son recueil de textes « Sur les épaules de Darwin » paru en 2012) nous raconte comment les abeilles choisissent un nouveau lieu quand elles essaiment. Le processus est voisin de celui qu’elles utilisent pour sélectionner les meilleurs lieux de récoltes, à la différence qu’il concerne le choix d’un seul lieu pour y loger. L’essaim sort de la ruche et se pose à proximité. Puis, des éclaireuses partent dans toutes les directions à la recherche d’un nouveau site dont la qualité est évaluée selon au moins 6 critères (volume suffisant, isolement thermique, isolement à la pluie, isolement à l’humidité/ventilation, entrée pas trop grande pour être défendue, ressources florales). Elles reviennent vanter chacune leur éventuelle trouvaille en effectuant leur danse frétillante indiquant sa direction et sa distance directement sur l’essaim. Une éclaireuse peut tempérer l’ardeur de la danseuse en émettant un signe stop si elle a détecté un défaut au site vanté. Les sites qui semblent les meilleurs, les moins contestés, sont alors visités par de nouvelles éclaireuses qui viennent à leur tour amplifier ou au contraire atténuer la cote des différents sites encore en liste. Petit à petit, au cours d’un processus qui peut durer de quelques heures à quelques jours, un site finit par se dégager et l’essaim se met alors en route. Il est remarquable que le choix ainsi opéré soit en général le meilleur possible du point de vue de la survie et de la prospérité de la collectivité.

 ÉLÉMENTS DE BROUILLAGE DE NOTRE INTELLIGENCE COLLECTIVE

Malgré des capacités cognitives et langagières bien supérieures à celles des abeilles, les groupes humains démontrent souvent une intelligence collective bien moindre et éprouvent de très grandes difficultés à prendre en compte les réalités pour opérer leurs choix collectifs. D’où viennent donc ces brouillages cognitifs, notre « commune connerie », dont le positivisme de Comte entendait nous débarrasser ?

Parmi les éléments de brouillage du travail d’intelligence collective, je placerais en premier notre peur de l’exclusion du groupe qui donne prise à tous les arrivismes, toutes les usurpations de pouvoir dans une lutte des places peu régulée. Les rapports de domination jouent un rôle de biais cognitif, notamment par les processus de violence symbolique et d’habitus (processus d’identification).

Le concept imagé de plafond de verre représente initialement la domination masculine dans les entreprises et la difficulté pour les femmes d’obtenir des postes de direction. Je propose de l’étendre et de l’employer pour caractériser la séparation des personnes, des connaissances et des informations, entre dominants et dominés. Les champs sont le siège de lutte des places, de recherche de capital symbolique suscitant des vocations pas toujours légitimes. Ensuite, notre propension à la panique collective, qui est un phénomène rétroactif spontané d’emballement et qui nous pousse à rechercher un sauveur ou un bouc émissaire, ou les deux selon les cas, inhibe les processus d’intelligence collective. Nos croyances, préjugés et superstitions contribuent largement aux brouillages. La complexité des choix à opérer et des situations conduit à de réels conflits plus difficiles à trancher que la recherche d’un nouveau logement pour des abeilles.

 DISPOSITIONS PRATIQUES PRINCIPALES DE LA SOCIOCRATIE D’ENDENBURG

La sociocratie d’Endenburg est une architecture organisationnelle hiérarchique s’appuyant sur quatre règles : 1) La prise de décision par consentement ; 2) La création de cercles de concertation ; 3) L’élection des personnes sans candidat ; 4) Le double lien.

La hiérarchisation de la structure se justifie par la recherche d’efficacité fonctionnelle. Tout le monde ne peut pas s’occuper de tout et un collectif recherche une cohérence d’action. Toutefois, la hiérarchie sociocratique est fortement subsidiariste, c’est à dire qu’elle favorise la prise de décision au plus bas niveau hiérarchique possible. Cette disposition minimise considérablement les tendances bureaucratiques et arbitraires des organisations hiérarchisées classiques.

1) Une décision prise par consentement signifie qu’aucune personne concernée n’est contre. Ce mode de décision développe très rapidement une culture de l’objection argumentée.

La prise de décision par consentement, couplée au principe de subsidiarité, confère une très bonne efficacité et une très bonne adhésion des membres aux décisions prises.

Les trois fonctions clés d’un groupe sont : son pilotage, l’exécution des décisions et enfin la « mesure » (ou évaluation : comparaison entre les décisions et les réalisations). Il est essentiel que les responsables de ces 3 fonctions soient incarnées par des personnes différentes. Le poids donné à la mesure et le soin apporté à sa plus grande objectivité constitue un des traits essentiels de la sociocratie. C’est que la qualité de pilotage d’un système dépend étroitement de cette mesure, c’est à dire de son sens des réalités. La prise de décision par consentement permet qu’aucune de ces trois fonctions ne puissent prendre le pouvoir sur les deux autres, condition pour que l’auto-organisation soit possible.

2) Les cercles de concertation regroupent les personnes associées à une activité cohérente (un atelier, une unité de stockage, une unité comptable, un conseil d’administration, etc..). Ils sont organisés hiérarchiquement, comme dans une entreprise classique. Toutefois, leur définition et l’évolution de cette définition est établie en concertation avec les autres cercles. Dans le cas d’un parti politique, les cercles pourraient être des sections géographiques locales, régionales et nationales. Le principe de subsidiarité participe à la mise en place et la définition progressive des cercles. Si un cercle ne réussit pas à prendre une décision celle-ci sera prise par le cercle supérieur. Cette mesure créé une tension subsidiariste propice à la créativité au sein du cercle qui trouve en général ses propres solutions pour conserver son autonomie.

3) L’élection des personnes à des postes clés se fait sans candidat sur la base du consentement des présents, après une discussion ouverte dans le cercle. Plusieurs tours sont parfois nécessaires pour réduire les objections et aboutir au consentement.

4) Le double lien. Deux personnes relient chaque cercle à son cercle supérieur : le responsable du cercle qui est élu par le cercle supérieur, sans oublier le principe de consentement, et un autre membre du cercle élu par le cercle pour le représenter au niveau supérieur. Ce double lien consolide la communication ascendante et descendante ainsi que la cohérence entre les cercles.

 EN QUOI CETTE SOCIOCRATIE PEUT NOUS AIDER A AMÉLIORER NOTRE INTELLIGENCE COLLECTIVE ?

Parmi les éléments de brouillage de notre intelligence collective, la peur de l’exclusion du groupe inhibe la parole. La sociocratie d’Endenburg sécurise la parole par le principe de décision par consentement couplé au principe de subsidiarité qui assure la plus faible ingérence possible d’un cercle sur un autre.
Vis-à-vis de la lutte des places, la procédure d’élection sans candidat permet de dissuader les manœuvres des carriéristes qui sont très aisément perçus par les membres d’un cercle qui n’entendent pas être dépossédés de leur travail collectif par l’un des leurs qui voudrait tirer la couverture à lui. Dans le cas de la politique, un membre qui voudrait griller les étapes en instrumentalisant les médias se verrait rapidement détecté et perdrait son crédit au sein du cercle au lieu d’accroître son capital symbolique.

La place très importante de la « mesure », dont la responsabilité est découplée sciemment du pilotage du groupe afin de lui assurer une meilleure fiabilité, constitue un rempart assez efficace contre le déni. Les réalités sont mieux prises en compte que si les informations étaient dominées par le pilote qui ne manquerait pas de les arranger à son avantage, participant ainsi à l’élaboration d’un plafond de verre constitué de violence symbolique.

Enfin, le double lien renforce la qualité des échanges d’information entre les divers niveaux hiérarchiques.

Globalement, avec la sécurisation des membres vis à vis de la peur de l’exclusion et ses protocoles de régulation, la sociocratie s’oppose à la panique collective des membres qui sont ainsi immunisés contre les promesses des sauveurs et envers les processus de recherche de boucs émissaires.

Une fois mise en place, la sociocratie est assez simple à conduire, elle ne requiert pas de compétence particulière en management et est facilement comprise par les membres. Les membres s’éduquent à la formulation d’objections construites, au respect des autres membres grâce aux dispositions de dissuasion des manœuvres carriéristes. Ce qui est le plus important, c’est qu’une organisation sociocratique perd beaucoup moins de temps et d’énergie autour de problèmes de personnes et de luttes des places pour se consacrer plus efficacement à son activité en prise avec les réalités.

La sociocratie ne résout pas tout, elle ne fait pas disparaître les conflits, mais apporte la plupart du temps des moyens de les résoudre sans générer d’autorité supérieure ni de processus de violence symbolique. Elle ne résout pas non plus les biais cognitifs personnels, mais elle fait avec, elle se satisfait d’individus ordinaires et ne nécessite pas d’homme nouveau ou providentiel pour bien fonctionner. On peut conclure que la sociocratie appliquée, moyennant peut-être quelques aménagements, à un parti politique ou tout collectif politique comme une municipalité ou un conseil général ou régional, aurait un grand potentiel d’amélioration de son intelligence collective, c’est à dire à sa capacité à rechercher, sélectionner et mettre en place les réformes d’adaptation dont nous avons besoin sur une base factuelle et consensuelle, quand bien même il semble hors de portée d’atteindre le niveau d’intelligence collective des abeilles ou des fourmis…

Dernier point qui serait à développer, mais ce texte est déjà trop long, la révolution informationnelle que nous vivons offre un cadre très favorable au développement de l’intelligence collective et des organisations participatives dont l’organisation sociocratique fait partie. Sans doute cette révolution n’est-elle pas pour rien dans l’émergence d’une “génération Y” très à l’aise avec les réseaux et peu amatrice de hiérarchies à l’ancienne. Mais ce cadre est aussi propice aux mouvements de panique collective, de rétroaction non régulée, qui peuvent se propager très rapidement comme ce fut le cas au Rwanda. Ici encore l’intelligence collective humaine n’a rien de spontané et nécessite des constructions de régulation et d’éducation à l’exercice de la combinaison de nos libertés.

Je remercie le président du Centre Français de sociocratie, Pierre Tavernier, d’avoir aimablement accepté de relire ce texte, en particulier la partie consacrée aux principales dispositions pratiques de la sociocratie d’Endenburg.

Quelques références :

Centre Français de sociocratie :
Global Sociocratic center (en anglais)
Texte “Sociocratie, les forces créatives de l’auto-organisation” de Gerard Endenburg et John Buck traduit par Gilles Charest.

Crédit photos :
https://www.alternatives-economiques.fr/
http://gyb.be/ressources.html
https://www.colibris-lemouvement.org/
https://fr.pinterest.com
http://www.cahiersdelimaginaire.com


[1Adéodat Compère-Morel - 1872-1941 - Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière - 1912

[2Deneault A. La Médiocratie / Gouvernance Lux éditeur,2016